Bloguer l’Afrique, pour une information alternative

Famine, pauvreté, maladies, conflits, autoritarisme… Autant d’images négatives dont souffre le territoire africain depuis des décennies. Autant de stéréotypes que les nouveaux médias en présence sur le continent, s’ils veulent répondre au défi du développement, ont vocation à détruire progressivement. Les blogueurs, en destinant une grande partie de leurs publications aux potentiels lecteurs internationaux, s’engagent pour une vision plus nuancée, voire, plus juste de la réalité des faits.

Afrique, médias et représentations

L’Agence France Presse, Reuters, l’Associed Press. 3 agences de presse respectivement française, britannique et américaine. 3 collecteurs d’informations qui alimentent, à peu de choses près, l’intégralité des  médias internationaux géographiquement éloignés des faits qui surviennent à travers le monde, et dépourvus de correspondants locaux. Une situation de quasi monopôle qui, associée à la logique commerciale à laquelle sont soumis ces médias, contribuerait à donner une représentation de l’Afrique pour le moins… apocalyptique. Dans l’incapacité de traiter l’intégralité des faits, et préférant le spectaculaire à l’ordinaire, la presse s’intéresserait exclusivement aux sombres événements qui minent le continent.  Loin d’être anodine, cette représentation du territoire aurait inévitablement des effets néfastes très nets sur le développement : omission ou mise à l’écart des acteurs africains, perpétuelle proposition de « soigner » l’Afrique, réticence des gouvernements et entreprises occidentaux à investir…
Face à cette inertie, ce sont les NTIC, qui pourraient une nouvelle fois être porteuses d’innovation. Grâce à elles, de nombreux journalistes africains peuvent à présent s’engager pour une diffusion plus juste de la réalité africaine. Proches des faits, ils en ont également une meilleure connaissance et compréhension. En apprivoisant la blogosphère, ils ont désormais dans leurs mains un véritable outil de communication écrite et visuelle qui tranche avec la traditionnelle transmission orale des informations. Articles, photos et même vidéos sont autant de preuves de la réalité qu’ils peuvent dorénavant diffuser à l’échelle mondiale, contribuant ainsi à apporter une autre représentation de l’Afrique.

Bloguer, Twitter, et partir à la conquête du réseau d’informations mondial

Connaître l’actualité africaine, autrement qu’à travers les problématiques qui lui sont liées est donc désormais chose possible  pour les internautes. Evénements de la vie quotidienne, politiques, culturels, musicaux, artistiques, phénomènes sociaux ou économiques, voici l’actualité que proposent de suivre certains blogueurs. Non systématiquement dramatique, elle constitue une deuxième représentation du continent qui vient contrebalancer les nouvelles éminemment tragiques diffusées par les grands médias occidentaux. Ainsi peuvent-être mis en évidence les particularismes de chaque Etat ou région, leurs forces et faiblesses, leurs innovations, etc… Sans doute le plus connu de ces blogs est-il celui de l’Ivoirien Ysraël Guébo Yoroba, -le blog de Yoro-, meilleur blog de l’année 2008. Mêlant actualité nationale et locale, vie quotidienne, culturelle, sportive… et réflexions, ses publications font état de différents aspects de la Côte d’Ivoire. Florian Ngimbis n’est pas journaliste, mais écrivain et documentaliste. Son blog, Kamer Kongossa, Chroniques Camerounaises, a selon lui un seul objectif : « parler et faire découvrir le Cameroun et les Camerounais ». Il y décrypte l’actualité, autant qu’il y raconte son quotidien et qu’il parle de ces compatriotes. Politique, société, art, musique, cultures ethniques, aucun sujet n’est négligé. Plongé dans son environnement, le lecteur peut ainsi apprendre ce qu’il ne pourrait jamais savoir en lisant la presse. Et il en va de même pour bon nombre de blogs, au sein desquels de petites histoires qui peuvent paraître anodines et légères côtoient analyses et réflexions sur des faits d’actualité, formant ainsi un contenu informatif extrêmement riche à destination du monde.

Et le moins que l’on puisse dire aujourd’hui, c’est que ces contenus prennent une place de plus en plus conséquente au sein des flux d’informations en provenance d’Afrique.  Aidés par Twitter ou Facebook, nombre de blogueurs africains peuvent ainsi viser un public international. Le populaire Ysraël Yoroba, qui comptabilise 1290 followers sur le premier réseau social, et plus de 5000 adhérents à sa page Facebook, abreuve ainsi l’occident de ses posts. Ainsi s’enclenche une chaine de diffusion de l’information tout à fait alternative aux flux continus que diffusent les agences de presse. Comprenant l’importance et l’utilité du phénomène, certains médias dédiés au continent, à l’image de Slate Afrique, s’emploient en effet à donner une visibilité aux blogs qui peuvent apporter une véritable plus-value au traitement de l’actualité tel qu’il est réalisé par leurs journalistes.

L’actualité : réalité observable, ou construit social?

Mais bloguer une information alternative, pour nombre d’Africains, est aussi une question de point de vue. Les événements plus sombres qui font l’actualité ont aussi une place importante dans les publications… mais sont souvent traités de manière très différente de ce peuvent faire les grands médias. La plupart du temps, il s’agit d’apporter des précisions quant au déroulement des faits, ou encore du contexte, logiquement plus accessibles aux « locaux » qu’à des journalistes occidentaux. Parfois, en revanche, les posts peuvent très largement dépasser le cadre des simples précisions, pour aller jusqu’à donner une autre version des événements. En Côte d’Ivoire, qui constitue sans doute l’exemple le plus frappant actuellement, de nombreux blogueurs espèrent ainsi attirer l’attention sur une potentielle « manipulation médiatique » de l’Occident, et notamment de la France, quant à l’éviction de l’ex-président Gbagbo. Certains blogs, comme "Afrique Emergente", "Vérité.rci", "Regards Croisés", "La Côte d’Ivoire la vraie", exposent une autre version des faits que celle que nous prenons pour officielle, et dénoncent depuis le début de la crise ivoirienne, la diffusion de l’information telle qu’elle est faite par des médias occidentaux « à la botte » des autorités politiques de leurs pays, qui chercheraient elles mêmes à préserver leurs nombreux intérêts sur le continent.  Cette sorte de « théorie du complot » ne concerne pas uniquement la Côte d’Ivoire. En Afrique, elle se répand également comme une trainée de poudre parmi les journalistes blogueurs vis-à-vis de la chute du Colonel Kadhafi.
Certes, cette théorie de la manipulation par la désinformation peut paraître farfelue. Les plus rationnels diront, comme ils l’avaient fait lors des attentats du World Trade Center, qu’elle n’est que le fruit d’une idéologie partisane qui n’a rien à voir avec le journalisme. Malgré cela, le contexte historique, social, politique et économique qui lie le continent africain à l’occident -et plus précisément la Françafrique, pour être clair- agit inévitablement comme un argument en faveur de ce type de propos. Et l’écho que trouve cette théorie sur le territoire africain, notamment dans bon nombre de médias en ligne, peut à l’inverse porter à croire que le doute est bien réel. Certains chercheurs en sciences de l’information ont d’ailleurs, par le modèle de l’agenda building, mis en évidence l’idée selon laquelle l’actualité, loin d’être un fait brut, serait en réalité un construit social sous l’influence des sources consultées et d’un contexte particulier.

Le développement de ce type d’informations alternatives sur le continent africain, loin de renseigner uniquement sur sa situation, serait au contraire en mesure de permettre d’enrichir davantage les réflexions menées sur le système médiatique mondial dans sa globalité. Malheureusement, la logique non commerciale qui permet justement le développement de cette information alternative, est paradoxalement ce qui cause également sa perte : bloguer régulièrement est en effet une activité qui demande un temps considérable à des auteurs qui, n’y trouvant pour l’instant aucune rétribution financière en contrepartie, sont bien souvent contraint d’abandonner.

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3 réflexions sur “Bloguer l’Afrique, pour une information alternative

  1. Ping : Analyse : quand les blogs mettent la fracture numérique au tapis | Horizons médiatiques.Edition Afrique

  2. Ping : Zoom Sur : Ouest AfriKa Blog, quand les médias traditionnels africains croisent l’innovation | Horizons médiatiques.Edition Afrique

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